Taxxi, avril 1998, 20-21.

LA VIANDE AUTOUR DE...
L’OS

Dites-moi docteur, est-ce que ça va faire mal?Pour essayer d’en finir une fois pour toutes avec le débat circoncisionnel

PAR JÉRÔME BRISSON

Chez nous, en moyenne deux ou trois fois par mois, la question revient sur le tapis, toujours brûlante, toujours insistante... et jamais vraiment résolue! Et je parie que cette question, bien des couples sensibles à l’appel de la procréation et désireux de fonder une famille vont tôt ou tard se la poser: notre petit junior (si c’est un « il ») devra-t-il vivre sa vie avec son chouigne-chouigne sans capuchon? Ou alors, vaudrait-il mieux qu’Églantine puisse se couvrir les jours de grand vent par peur de prendre froid? Est-ce vraiment à nous, les parents, de décider? En bon Québécois: le petit prépuce, on le coupe ou on le laisse tranquille?

En tant qu’heureux propriétaire d’un prépuce, je m’insurge contre la circoncision, une pratique que je juge inutile, barbare (si on considère que cette opération est encore pratiquée de nos jours le plus souvent à froid sur le nouveau-né – imaginez le traumatisme!) et amoindrissant sur le plan sensoriel.

Si les Juifs furent les premiers à attacher un sens religieux profond à cette coutume, on ne doit pas pour autant leur en attribuer la paternité, encore moins l’usage exclusif. Les prêtres de l’ancienne Égypte pratiquaient déjà la circoncision juvénile en signe d’appartenance à leur caste, plusieurs siècles avant l’époque présumée de l’Alliance abrahamique (vers 1713 av. J-C), comme en témoignent les dessins et gravures retrouvés dans des mausolées et des temples datant de plus de 4000 ans. Et certains historians et anthropologues avancent l’hypothèse selon laquelle les peuples d’Afrique occidentale connaitraient cette coutume depuis plus de 5000 ans.

On estime à un milliard d’individus le nombre actuel d’hommes circoncis à travers le monde [en realité, comme 50% des individus au monde sont femelles, ce chiffre doit être un démi-milliard...éditor InfoCirc], majoritairement répartis sur trois continents, soit l’Afrique, l’Asie (à l’exception de la Chine et du Japon) et l’Océanie. Ce n’est que depuis quelques décennies qu’on observe un gain de popularité de cette pratique en Amérique et en Europe, jadis « des continents d’incirconcis ».

Quelles sont les raisons qui motivent une communauté ou un individu à circoncire ou se faire circoncire? Et comment expliquer le gain de popularité de la circoncision en Amérique du Nord, une société qui ne la pratiquait pas auparavant?

Hygiène

On a remarqué que chez les non-circoncis, du moins ceux à l’hygiène douteuse, la présence du prépuce favorisait la sécrétion de smegma, une matière blanchâtre, gommeuse et malodorante, sur le gland. {short description of image}Ce qui en amenait certains à conclure que la circoncision éliminait ce problème et facilitait l’entretien du pénis. Toutefois, des historians tels que Felix Bryk soutiennent que l’hygiène n’était pas la motivation première des peuples adeptes de la circoncision.

Un nombre surprenant de peuples pratiquant la circoncision démontrent, au contraire, très peu de souci pour la propreté, et il serait fastidieux d’assumer qu’ils fassent une exception pour le membre viril en particulier.

De surcroît, beaucoup de communautés – surtout africaines – pratiquant la circoncision pratiquent également d’autres formes de mutilation génitale sur les jeunes filles (excision, infibulation) qui ne sont nullement nécessaires en tant que mesures d’hygiène d’un point de vue médical, bien que la croyance du contraire soit répandue parmi les communautés concernées.

L’aspect esthétique

L’imagerie érotique contemporaine, nourrie notamment par l’industrie du cinéma et de la vidéo porno, affiche triomphalement la primauté du pénis circoncis – et démesuré, bien entendu – en tant que critère absolu de beauté.

D’un point de vue historique, peut-on affirmer que la circoncision fut à l’origine considérée comme une opération esthétique à l’instar du perçage des oreilles, du tatouage, de la scarification ou de l’insertion de plateaux dans les lèvres?

Encore une fois, dans l’ensemble des ouvrages spécialisés sur la question on ne fait aue très rarement mention

du caractère esthétique de la circoncision comme motivation première chez les peuples qui la pratiquent. Bryk note que dans la majeure partie des cas, c’est plutôt le caractère rituel, sacrificiel de cette mutilation qui est mis en évidence, davantage que l’aspect cosmétique.

L’argument de l’apparence esthétique dans le traitement du membre viril est, à part de rares exceptions, absolument sans fondement. II n’est pas ici question d’embellissement, mais de mutilation.

Frein à l’appétit sexuel

Certains ont cru que la circoncision avait jadis pour but d’affaiblir l’organe viril et ainsi de freiner un trop grand appétit sexuel. Philon, penseur juif néoplatonicien. voyait dans cette coutume « l’excision des passions qui entravent l’esprit. » Maimonide, un des plus grands philosophes du Moyen-Âge – et lui aussi de confession juive – considérait quant à lui la circoncision comme le moyen juste et équilibré d’affaiblir l’organe sans le déraciner entièrement: « au contraire, ce qui est naturel doit être laissé dans la nature, mais on doit se garder des excès ». Et Maimonide de souligner que la diminution supposée de la sensibilité pénienne est bien « le motif le plus important de la circoncision ». Diminution qui s’expliquerait par la kératinisation du gland, c’est-à-dire l’épaississement progressif de la membrane dénudée du gland par suite du frottement quotidien contre l’étoffe des vêtements.

Jusqu’au début de ce siècle, les plus éminentes sommités médicales d’Angleterre et des États-Unis, dans leur croisade victorienne contre ce « fléau social » qu’était la masturbation, rendirent le prépuce responsable de cette habitude débilitante, en plus de lui attribuer les mictions nocturnes, l’épilepsie, l’érection involontaire, « les réactions psvchopathologiques » et les « crimes moraux dépravés », et se firent les partisans de la circoncision « préventive » et d’autres méthodes plus radicales telle la castration.

La popularité d’une mutilation

L’espace me manque malheureusement pour élaborer en détail sur les neuf autres raisons enumérées par Romberg, célèbre auteur d’ouvrages sur la circoncision, raisons davantage reliées aux motivations des sociétés non-occidentales: une marque d’identité tribale ou de passage à l’âge adulte, le rehaussement de la sexualité, un moyen d’accroître la fertilité chez l’homme, une marque d’assujettissement des ennemis conquis et des esclaves, une marque de pureté, un test d’endurance à la douleur, une castration symbolique, une manifestation de l’envie menstruelle chez l’homme et finalement l’idée du sacrifice.

Tout au long de l’histoire, la circoncision a toujours été liée au rituel religieux. Le don du prépuce a été vu comme l’offrande d’une partie du corps aux dieux. La circoncision semble être la forme la plus modérée de sacrifice parmi les types de sacrifices plus radicaux.

Ce qui nous amène à notre deuxième question, celle qui, j’en suis sûr, vous brûle les lèvres: pourquoi ce gain de popularité de la circoncision en Europe et plus particulièrement en Amérique? Nous n’avons qu’à relire l’argument précité de la circoncision en tant que frein à l’appétit sexuel pour y percevoir un petit bout... de la réponse.

Nous avons vu comment l’establishment médical anglo-saxon du siècle dernier, obsédé par sa lutte contre le « fléau » de la masturbation, préconisait la circoncision comme mesure préventive. Parmi les plus chauds partisans de cette mesure, citons le docteur John H. Kellogg (l’inventeur des « Corn Flakes »):

Circumcision... done without anaesthetic has a healthy effect on the mind...especially if it’s connected with the idea of punishment.

[La circoncision... effectuée sans anesthésie a un effet bénéfique sur l’esprit... surtout si elle est associée à l’idée de châtiment.]

En 1891, James Hutchinson, president du Royal College of Surgeons de Grande Bretagne, publia un article, On Circumcision as Preventative of Masturbation, dans lequel il préconisait non seulement la circoncision pour traiter et prévenir cette « habitude honteuse », mais aussi toute mesure coercitive aussi radicale qu’elle fût: ceinture de chasteté, garrotage, châtiments corporels et en dernier recours la castration. Les historians s’entendent pour désigner cet article comme l’instigation de la circoncision systématique des nouveaux-nés (« routine infant circumcision ») dans les hopitaux britanniques et nord-américains à partir du début du siècle et qui se poursuivra pour des décennies à venir.

Bien sûr, le tabou victorien de la masturbation a progressivement disparu avec l’évolution des moeurs; en lieu et place s’est substitué l’argument médical. Les médecins et obstétriciens pro-circoncision affirment encore aujourd’hui que cette opération réduit les risques future de cancer du pénis ainsi que l’incidence des infections urinaires et la transmissibilité des MTS (notamment le SIDA). Face à ces arguments, les parents de nouveaux-nés s’avèrent plus enclins à favoriser la circoncision quand le médecin traitant vient leur demander s’ils la désirent ou non.

En conclusion

Du côté de la profession médicale occidentale, le vent commence à tourner. De plus en plus de médecins tant au Canada qu’aux États-Unis ou en Europe contestant la validité d’une telle opération, la jugeant inutile et contraire à l’éthique de la profession. Plus près de nous, Margaret Somerville, une avocate qui étudie l’éthique médicale à l’université McGill, va plus loin et affirme que la circoncision des nouveaux-nés constitue une infraction au code criminel canadien, car on a affaire à une intervention médicale faite dans un but non thérapeutique et sans le consentement du principal intéressé, le bébé. Une telle position n’ira pas sans provoquer des remous dans ce débat au niveau national au cours des prochains mois et des prochaines années.

 

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InfoCirc ¦ Dernière modification: 15 août, 2004 ¦