Éditions du Seuil, avril 1993, janvier 1997, février 1999 ISBN 2-02-036681-9 (extraits du chapitre La vie quotidienne: les soins du corps)
Dr Aldo Naouri
Lenfant bien portant
Les premières années
Doit-on prendre des précautions
particulières pour un petit Les mamans des petits garçons se posent la question de savoir sil est utile de tirer sur la peau du prépuce pour en dilater lorifice et nettoyer le gland. Cette question a fait lobjet, ces dernières années, dun débat passionnel et nourri dans la presse médicale autant que dans la grande presse. Jy ai amplement participé et jai clairement donné et argumenté mon opinion, à savoir quil ne faut jamais le faire. Cest strictement inutile et de surcroît hautement préjudiciable. II savère quon raisonne en ce domaine en faisant une regrettable confusion entre la physiologic du pénis du bébé et celle du pénis de ladulte. Elles nont pratiquement rien à voir lune avec lautre. Si le pénis dun adulte nécessite ce genre de manuvre et ce nettoyage méticuleux, cest parce quil est le lieu dune sécrétion continue de « smegma » assurée par des glandes situées à la base du gland. Ce produit, destiné à permettre, surtout au moment de lérection, un bon coulissage du prépuce sur le gland, peut en effet donner lieu, en cas dhygiène douteuse, à des dépôts, plus ou moins solides et disgracieux, consécutifs à sa macération et à son mélange avec les inévitables cellules mortes de la peau qui se renouvelle. On na absolument pas à se préoccuper de problèmes de cet ordre chez lenfant et encore moins chez le bébé. Et ce, pour la raison toute simple que les glandes à smegma ne sont pas fonctionnelles avant la puberté. II reste à savoir alors pourquoi on sévertue à se braquer sur ce genre de pratique et quon la pérennise ainsi inutilement. Cest, répond-on, pour éviter la constitution dun phimosis qui entraînerait ultérieurement la nécessité dun traitement chirurgical par circoncision. Une telle mesure est tout à fait injustifiée et totalement infondée, comme on va le voir, concrètement et par le menu. II est cependant intéressant auparavant de remarquer comment elle a pu survivre en sappuyant sur une affligeante confusion sémantique. On désigne en effet par le terme de « phimosis» le fait pathologique et ô combien gênant dans la vie sexuelle que le prépuce adulte puisse être serré au point de ne pas permettre le coulissage du gland pendant lérection (1). Quen est-il chez le tout-petit ? 96 % des bébés naissent avec un prépuce serré au point davoir, pour la majorité dentre eux, un orifice littéralement punctiforme. Pourquoi une caractéristique si fréquente devrait-elle être considérée comme une anomalie et être versée au rang du pathologique ? 96 à 98 % des mâles humains adultes ont par exemple des follicules pileux sur la lèvre supérieure; en fait-on quelque chose danormal? Pourquoi alors une disposition naturelle de lanatomie du nouveauné est-elle traitée de la sorte ? Cest parce quon confond sous le même terme deux faits totalement distincts dans leur contenu et dans leur signification. Entendons-nous : le phimosis désigne une caractéristique pathologique de caractère exceptionnel cela atteint un très faible pourcentage dindividus et non pas 96 % ! de la verge adulte. Létroitesse de lorifice du prépuce du bébé et de lenfant, qui est en revanche, elle, physiologique, na donc pas à recevoir le même nom ni à être envisagée de la même manière. Elle trouve son explication dans le fait que le pénis du nouveau-né nest pas mature à la naissance et quil va poursuivre un développement qui, ayant démarré pendant la vie intra-utérine, se prolongera sans discontinuité tout au long de lenfance pour ne sachever quà la puberté. En tout état de cause, même sil arrive que le prépuce dun tout petit soit perméable il lest chez 4 % des bébés , il est toujours fort long et il ne coulissera jamais spontanément sur le gland au cours de lérection avant la puberté. A partir de ce simple constat, on peut comprendre quil ny ait aucune raison objective dintervenir de quelque façon que ce soit dans un processus appelé à évoluer spontanément de manière favorable: une enquête danoise, ayant porté sur lévolution spontanée de cet organe chez plusieurs milliers denfants suivis de la naissance à la puberté, a montré, depuis plus de trente ans, quà la puberté la proportion de prépuces restant serrés est de moins de 2 %. Il savère, de surcroît, que la pratique des manuvres forcenées de dilatation préconisée sur ce support anatomique, tel quil est constitué, est loin dêtre anodine. En cherchant à faire passer le volume du gland par le minuscule orifice (voir schémas ci-dessus), on entraîne nécessairement une déchirure de lanneau superficial du prépuce, sans parler de la douleur très vive de la manuvre que certains tentent de réduire ou de supprimer au moyen de la pommade Emla (anesthésique). Cette blessure, qui se cicatrisera bien évidemment, va, comme toute cicatrice, donner lieu à la formation dun tissu fibreux toujours plus rigide, plus solide et moins extensible que le tissu dorigine en un point de lanneau. A la manuvre suivante, on produira le même phénomène, mais en un autre endroit. Petit à petit, ce sera tout le pourtour de lanneau préputial qui deviendra cicatriciel et qui aura perdu sa sensibilité potentielle aux effets des hormones destinées à le ramollir, le modifier et en permettre la dilatation progressive et spontanée au cours de la seconde enfance : il deviendra alors définitivement inextensible. Ce qui était appelé jusque-là à devoir sensiblement se modifier ne le pourra plus du tout. Et on aura créé de toutes pièces les conditions de survenue dun véritable phimosis pathologique (2) qui ne pourra plus être levé autrement que par une intervention chirurgicale laquelle pourra toujours être légitimée par le fait quon aura prétendument négligé les manuvres ou quon ne les aura pas faites assez assidûment ni assez tôt. Cest tellement facile de culpabiliser des parents ! Il nempêche quau total, à avoir cru bien faire, on aura surtout mal fait. Cest dans les mêmes dispositions desprit et en commettant exactement le même genre derreur que lon mentionnera fréquemment, chez le nourrisson un peu plus grand, ce que lon nomme des adhérences préputiales, quon cherchera évidemment elles aussi à rompre par des manuvres brutales et agressives. Or, là encore, cest faire preuve dignorance, car il sagit dune particularité anatomique du pénis du nourrisson que lon ignore et que lon traite abusivement sous leffet du même mécanisme de confusion sémantique que précédemment. Cette appellation constitue en effet, en elle-même, un abus de langage révélateur : en médecine, on appelle «adhérences » le phénomène toujours regrettable et pathologique qui se produit quand deux surfaces mises à vif ont cicatrisé en demeurant en contact étroit lune avec lautre pendant toute la cicatrisation, finissant par se coller lune à lautre en créant nombre de problèmes quon aurait préféré éviter. Si on pense, indépendamment les uns des autres, plusieurs doigts brûlés, par exemple, cest pour éviter de voir leur peau les souder les uns aux autres en cicatrisant. Si un chirurgien prend autant de soins à assécher de la moindre trace de sang les organes sur lesquels il aura pratiqué une intervention, cest pour éviter que ces organes nadhèrent les uns aux autres et quils perdent leur mobilité relative. Mais, pour le problème qui nous intéresse, il ne sagit pas du tout de cela : il ny a jamais eu de saignement entre le prépuce et le gland, et ils ne se sont jamais trouvés collés lun à lautre par le malheur dune cicatrisation malvenue et vicieuse. Sils sont collés comme ils le sont, cest tout simplement parce que la surface du feuillet inteme du prépuce ne sest pas encore différenciée clivée, comme on dit, en langage savant de la surface du gland. Ce clivage seffectuera progressivement et spontanément, sans le secours de qui que ce soit ou de quoi que ce soit, au cours de la croissance. Les cellules mortes qui en résultent peuvent, il est vrai, saccumuler parfois en amas jaunâtres plus ou moins gros que lon aperçoit alors en transparence au travers de la peau du prépuce; cet amas, quel que soit son volume, fondra progressivement de lui-même, sous leffet répétitif de la force du jet durine qui bute contre lorifice préputial étroit et qui revient en tourbillons effectuer un ravage parfaitement efficace. Cet ensemble de phénomènes laissé à lui-même cédera toujours spontanément par les effets conjugués de la croissance, des érections dont le bébé est capable dès le plus jeune âge de manière purement réflexe, de la maturation et du développement pubertaire (accompagné des sécrétions hormonales qui ont été mentionnées plus haut) qui commence aux alentours de 7 ans. On ne devra donc jamais se préoccuper des problèmes de prépuce (orifice serré ou adhérences) avant lâge de 12 ans, âge auquel, si on na rien fait, il y a 1 à 1,5 % de risques davoir à en passer par une petite intervention chirurgicale pour dilater lorifice préputial, intervention alors parfaitement vécue par des pré-adolescents qui en savent les enjeux et qui peuvent la vivre sans grande émotion. Car on ne dit pas assez les méfaits des manuvres de décalottage qui sont si souvent conseillées et particulièrement répandues. Les mères, dailleurs, ne cachent pas leur soulagement à apprendre quelles nont aucun geste à effectuer sur cette zone. Elles disent également combien elles se sentaient jusque-là mal à laise à devoir procéder à ce qui avait pu leur être vaguement conseillé, entre deux portes ou dans une succession de diverges consignes (ça fait partie des points sur lesquels on insiste dans la majorité des maternités au moment des petite cours dinformation destinés aux nouvelles mères), alors quelles nen percevaient pas spontanément la finalité et quelles se sentaient angoissées par la responsabilité que cela leur conférait sur un organe particulièrement investi. Il faut aussi avoir vu les résultats de ces manuvres intempestives perpétrées plus souvent quon le croit par les médecins sur les bébés ou sur les enfants, sous prétexte de vouloir aider la nature. Les grands enfants en disent ouvertement heureusement ! leur horreur et, quelle que soit le procédé anesthésique ou la douceur dont on use avec eux, on met beaucoup de temps, quand ils sont passés par là, pour parvenir à durablement les rassurer. Quant aux nourrissons, il leur sera pratiquement impossible, pendant des mois et malgré toutes les réassurances quon pourra leur prodiguer, de laisser ôter leurs couches sans se mettre à hurler, à se débattre et à résister farouchement. La raison de tout cela nest pas seulement à porter au compte de la sensibilité aiguë de lorgane malmené, du caractère violemment traumatique de la manuvre et de la trace quil a laissée dans la mémoire. Elle réside aussi dans le fait que cet organe, hautement sensible et source incomparable de plaisir à tout âge, est tellement investi par le tout-petit comme par lenfant quil en craint dautant et sans relâche la perte. Tout geste douloureux sur cette zone sinscrit dans sa psyché comme une menace damputation sinon une amputation et génère langoisse que lon devine. Cest pour cet ensemble darguments que jai pris les positions qui sont les miennes et qui ne sont pas simplement tirées de mon observation mais sont fondées sur de très sérieux travaux malheureusement assez peu connus dembryologistes, danatomistes et de pédiatres anglais, canadiens et danois. Il manque peut-être à cette collection de travaux le label donné par la presse médicale américaine : il ne faut pas oublier quaux États-Unis la circoncision est effectuée doffice par les accoucheurs avant la sortie de clinique, sans considération de race, dethnie ou de conviction religieuse. Jai reçu un nouveau-né, né en France, chez lequel jai remarqué la trace dune circoncision chirurgicale dont jai demandé la raison. La maman ma expliqué quelle avait vécu longtemps aux États-Unis et quelle y avait eu une première vie conjugale dont est né un garçon qui a été circoncis comme cela se fait là-bas; elle a demandé une circoncision précoce pour son second de manière à ne pas créer plus tard de problèmes entre les frères. Il est vraiment regrettable que lon réfléchisse en général à ce problème dune façon aussi maladroite. 1. Signalons, pour la petite histoire, que Louis XVI souffrait dun phimosis qui ne lui a pas permis dhonorer comme il le devait, le soir de sa nuit de noces Marie-Antoinette. Cest seulement après que son beau-père, Lempereur dAutriche fut venu en personne à Paris pour le convaincre de se soumettre à un traitement chirurgical, quil consentit à lintervention. (reculer) 2. Les économistes de la Sécurité sociale devraient sintéresser de plus près à ce problème dont leurs statisticians pourraient certainement leur fournir les chiffres. A en juger par ce que je constate dans mon cabinet, je suis certain que les économies réalisables en ce domaine seraient loin dêtre négligeables. (reculer) |
InfoCirc ¦ Dernière modification: 15 août, 2004 ¦