Le Généraliste, numéro 868, mardi 2 décembre 1986 (Paris) ISSN 0183 4568
NE TOUCHEZ PLUS AU PREPUCE DE LENFANT
Dr Aldo Naouri,
pédiatre (Paris)
* Pour le lecteur
pressé
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La nécessité du décalottage des nourrissons et des petits garçons, lors de la toilette ou de lexamen médical, est une idée très répandue chez les puéricultrices, les généralistes et même les pédiatres. Pourtant peu de prescriptions sont aussi discutables et peu didées reçues sont aussi réfractaires à lévaluation critique, alors que cette pratique est inutile et nocive. Les conseils de puériculture donnés avant la sortie de la maternité ou lors des consultations ultérieures insistent sur la nécessité de décalotter régulièrement le nourrisson à loccasion de la toilette. Il est fréquent aussi que le médecin se soucie deffectuer lui-même ce décalottage pour « vérifier labsence de phimosis ou libérer des adhérences. » Le décalottage régulier du gland serait censé: 1) prévenir la formation du phimosis: 2) permettre la toilette, lhygiène du gland et, pour les plus savants, le nettoyer du smegma et prévenir ainsi les infections (le smegma est le produit sécrété par les glandes exocrines situées dans lendothélium préputial à son insertion autour du gland ; ce produit est lubrifiant et permet le coulissage parfait du prépuce sur le gland). Cette conception ancienne est restée tout à fait intacte dans la pratique quotidienne et dans certains écrits ; or les études rigoureuses faites sur le sujet invalident définitivement cette argumentation. Le prépuce commence son développement quand lembryon a huit semaines et recouvre le gland à seize semaines. Le feuillet interne du prépuce et la surface du gland sont recouverts par un épithélium commun qui les unit. Un processus de desquamation et de kératinisation sépare progressivement ces deux surfaces. Ce processus se poursuit après la naissance et peut durer jusquà la puberté (Deibert, 1933, Gairdner, 1949). Gland et prépuce physiologiquement unis On conçoit que le terme « adhérences » soit inapproprié et fallacieux. Emprunté à la pathologie ce terme implique que le gland et le prépuce sont des structures dabord séparées qui se trouveraient de nouveau réunies par un processus pathologique, sur lequel il faut agir. Dans son étude, Le destin du prépuce, Gairdner (1949) a montré que la non-rétractilité du prépuce chez lenfant de moins de trois ans est due au non-clivage du gland et du prépuce, et non à létroitesse du prépuce. Sur une série de 100 nouveau-nés, il a constaté chez seulement 4 % dentre eux un prépuce entièrement rétractable. Chez 54 %, seul le méat pouvait être découvert et chez 42 % lextrémité du gland ne pouvait être découverte. A 6 mois, 1 an, 2 ans et 3 ans, la proportion de prépuces non rétractables est successivement de 80 %, 50 %, 20 % et 10 %. Sur une série de 200 garçons de 5 à 13 ans, 20 % ont un prépuce non rétractable entièrement. Le médecin scolaire danois J. Oster (1968) a fait une remarquable étude, Le destin ultérieur du prépuce, pour déterminer quand précisément survient la séparation complète du prépuce et du gland, ainsi que la production de smegma et pour déterminer la fréquence du phimosis dans une population où le prépuce na fait lobjet daucune manipulation par les parents ou les médecins (la tradition du décalottage ou de la circoncision na jamais existé au Danemark). Létude a porté sur une cohorte de 1 968 garçons âgés de 6 à 17 ans suivis annuellement pendant huit ans et une étude transversale de contrôle sur 1 086 garçons Le phimosis (prépuce dont létroitesse empêche la rétraction) a été retrouvé chez 4 % de ces sujets, avec une incidence décroissante avec lâge: 8 % chez les 6 à 7 ans, 1% chez les 16 à 17 ans. Le prépuce serré (rétractable avec quelque difficulté) était présent dans 2 % des cas. Dans les 9 200 observations, sans phimosis, où lespace préputial a pu être examiné, le smegma était présent chez 5 % (1 % chez les 6 à 7 ans, 8 % chez les 16 à 17 ans) : la production de smegma augmente à 12 ou 13 ans. Le non-clivage partiel du prépuce était présent chez 63 % des 6 à 7 ans et 3 % des 16 à 17 ans. Dailleurs, un signe pris en compte en endocrinologie pour la cotation de lavancement de la puberté est précisément le raccourcissement relatif du prépuce. Le phimosis : spontanément très rare Ces études montrent que le phimosis est très rare quand le développement du prépuce est respecté. Le développement physiologique, cest-à-dire le clivage progressif des feuillets interne du prépuce et externe du gland, limprégnation hormonale à partir de la septième année, le forçage doux et progressif par le gland lors des érections suffisant : la proportion de prépuces rétractables passe de 4 % à la naissance à 96 % à la puberté, 99 % de 16 à 17 ans. Le décalottage comme prévention du phimosis ne serait censé prévenir finalement quune pathologie spontanément bien rare. En revanche, la majorité des phimosis constatés (en dehors du Danemark) sont en règle acquis après des manuvres forcées de décalottage chez le nouveau-né et le nourrisson (Boureau, 1982). En effet, chaque dilatation forcée entraîne une déchirure de lanneau préputial avec formation progressive dun anneau cicatriciel fibreux peu ou pas extensible. De plus, le décalottage en force dun phimosis peut se compliquer assez fréquemment de paraphimosis : lorifice préputial étroit et scléreux enjambe le gland et sincarcère dans le sillon balanique. Si lon diffère un recalottage qui savère toujours dans ces cas extrêmement difficile à obtenir, ldème envahit le gland et la réduction du paraphimosis devient difficile au point de nécessiter la section chirurgicale de lanneau. En pratique, le phimosis ne doit pas être diagnostiqué avec une tentative de décalottage mais à lexamen de la miction : le sac préputial est alors ballonné et le jet est fin et puissant. Notons quun phimosis ne peut en aucun cas constituer un obstacle à lécoulement de lurine capable de provoquer une dilatation des voies urinaires ou une hydronéphrose comme cela a pu être dit. Que faire quand on constate un phimosis ? Celui-ci noccasionne aucune gêne avant la puberté. En effet, quelle que soit la perméabilité du prépuce, le gland nest pas découvert lors des érections avant la puberté. Lâge de 12 à 13 ans, est celui qui convient le mieux pour pratiquer la circoncision : lenfant comprend et accepte lintervention, ressentie alors comme bénéfique. Avant cet âge, lintervention est toujours vécue comme un préjudice, et sur un mode violent qui peut laisser des traces sérieuses. Lhygiène du gland : la nature sen charge La longueur de lurètre masculin exclut radicalement la possibilité dinfections urinaires ascendantes. Quant à lhygiène du gland et du prépuce, il nest pas nécessaire de sen occuper : les urines émises avec force heurtent lorifice préputial et viennent en tourbillon sinfiltrer à la périphérie du gland. Elles participent au balayage des cellules mortes et assurent une certaine asepsie. On observe parfois, bosselant la surface du prépuce des dépôts qui paraissent fixés aux plans profonds : si lon découvre le gland, on constate des paquets compacts dune matière dense, blanchâtre et friable : ce ne sont que des amas de cellules mortes qui se délitent delles-mêmes progressivement. La technique actuelle de recueil de lurine pour lECBU ne comporte plus le nettoyage au Dakin du gland décalotté et de la face interne du prépuce comme cela se faisait dans les années soixante, où lon ne disposait pas de la numération des éléments figurés. Lespace préputial nest plus considéré infecté a priori. Des infections préputiales existent et pendant, peu fréquentes, pas plus chez les enfants prépuce serré que chez les enfants à prépuce ouvert. Les thérapeutiques antiseptiques locales ou antibiotiques générales si nécessaire son alors efficaces. Il apparaît donc quun souci de prévention des infections peut difficilement justifier la pratique du décalottage. Enfin, nous avons vu que le smegma parait surtout à la puberté : une toilette simple est a conseillée à lenfant, quil fait lui-même. Mais ce nest plus le contexte dune mère soccupant de son petit garçon. Le décalottage systématique : souvent angoissant La manuvre du décalottage est délicate, difficile à réaliser et douloureuse. Elle est mal vécue par lenfant et par la mère. La mère est bien souvent angoissée, mal à laise, a peur de faire mal ou de mal faire. On peut se demander sil ny a pas quelque chose de pervers, voire incestueux, dans cette pratique que lon impose aux mères. Les pères rejettent en général ces prescriptions dun haussement dépaules. Quant à lenfant, on peut se demander aussi si ce traumatisme répété, sans raison dêtre, ne ressurgira pas tôt ou tard lors de la vie sexuelle comme dans léjaculation précoce (même si dautres origines peuvent être en jeu) qui est liée à une angoisse inconsciente de perdre ou dendommager le pénis. Pourquoi cet activisme iatrogène ? La solution à ce problème est pourtant simple : il suffit de respecter la physiologie. Pourquoi alors cet activisme aux conséquences iatrogènes ? Le désir de circoncision pour des raisons rituelles sort du cadre de cette discussion et du champ médical : le médecin na pas à intervenir ici. Pourquoi cette prescription du décalottage est-elle si enracinée, si dogmatique ? Quelques lignes de réflexion peuvent être proposées. Il sagit de lorgane sexuel et chacun peut constater par expérience personnelle quil ne laisse personne indifférent. De plus, cette partie dorgane garde un certain mystère : personne ne sait à quoi sert le prépuce. La confrontation des populations pratiquant la circoncision et celles ne la pratiquant pas a pu focaliser lagressivité sur ce bout dorgane et provoquer cet excès de précautions. Quoi quil en soit, la problématique se perpétue au travers des enfants qui en pâtissent. On peut aussi, pour apporter une note humoristique, sinterroger sur les conséquences du fait que le seul roi français qui ait été porteur dun phimosis, Louis XVI, ait été décapité. En conclusion, sur une verge denfant, il ne faut rien faire, rien. Quel que soit lâge. Propos recueillis par le Dr Daniel DELANOË
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Bibliographie Boureau M.Le phimosis. in Perelman. Pédiatrie pratique 1982, tome 3, p. 3022. Deibert G.A.The separation of the prepuce in the human penis. Anat. Rec. 1933, 57, 387. Gairdner D.The fate of the foreskin. A study of circumcision. Brit Med. J., 1949, 2,1433. Naouri A Touche pas à ma petite calotte ! Lenfant dabord, 1985, no 97, p. 48-51. Oster J.Further fate of the foreskin. Arch. Dis. Child. April 1986, 43, 200. Le Dr A. Naouri est également lauteur de Lenfant porté (Seuil, 1982), et Une place pour le père (Seuil, 1985).
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Aperçu historique sur un « organe malheureux » On sera peut-être surpris par le discours médical sur le prépuce et le phimosis au XIXe et au début du XXe siècle. Moins connu que celui sur la masturbation, il mérite cependant une certaine attention. Dans sa thèse, J.-F.-C. Houzé écrit en 1860 que si le prépuce a lavantage doffrir une certaine protection du gland, il a surtout des inconvénients : même sans phimosis, il favorise des excoriations et un suintement mucopurulent, la gonorrhée bâtarde, fréquente dans les pays chauds. Cest un organe plutôt nuisible quutile doù le nom « dorgane malheureux » que lui donne M. Ricord. Le phimosis est tenu responsable de nombreuses maladies : atrophie de la verge et des testicules ; calculs, infections et dilatations des voies urinaires ; dysurie nocturne ; sensibilité particulière aux infections vénériennes ; fièvres ; pseudocoxalgie. Des troubles nerveux allant du simple mauvais caractère désobéissant jusquaux convulsions éventuellement mortelles, des paralysies, hémiplégies et paraplégies, des mouvements choréiques, du marasme au retard du développement. Le phimosis peut provoquer des désirs vénériens immodérés, des manuvres de masturbation ou au contraire une anaphrodisie complète. Il peut aussi donner lieu à « certains troubles nerveux offrant la plus grande analogie avec ceux que lon observe chez les femmes atteintes dune affection utérine, dun déplacement en particulier, et principalement caractérisés par de la gastralgie, de lhypocondrie ou des accès hystériformes. » (Fleury à lAcadémie de médecine en 1851) La circoncision permet la guérison de tout cet ensemble symptomatique, y compris les paralysies et les convulsions, comme lont constaté et écrit plusieurs auteurs. Dans quelle mesure la perplexité et linquiétude qui apparaissent dans ces vieilles théories sur le prépuce ne sont-elles pas encore responsables des attitudes daujourdhui (comme la prescription du décalottage systématique des nourrissons) ? Attitudes moins scientifiques que fruit dune rationalisation, comme on la vu. D.D. Butler C-A. Nervous conditions induced by phimosis and adherent prepuce. Am. J Dermat.& Genito. U. Dis., St Louis 1907, XI. 134. Fleury. Sur le phimosis congénital, au point de vue médico-chirurgical, Bulletin Acad. de Méd. Paris, 1851, XVII, 79. Henry M.-H. Observations on the clinical features and treatment of phimosis in infancy and childhood, Am. J Obst. NY, 1855, XVIII, 386. Hett G. On phimosis in infancy, Lancet. 1886 i. 396. Houzé J.-F.-C. Du phimosis. Paris. 1860.
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Pour le lecteur pressé La non-rétractilité du prépuce est un phénomène physiologique qui concerne 96 % des nouveau-nés. Le développement physiologique, à lui seul, amène spontanément 96 % de prépuces à être rétractables à la puberté. Ni la prétendue prévention du phimosis, ni lhygiène, ni la prévention des infections ne justifient le décalottage régulier lors de la toilette ou à la consultation médicale. La pratique du décalottage est responsable au contraire de la majorité des phimosis constatés. Le diagnostic de phimosis ne se fait pas en décalottant, mais à lexamen de la miction. Lâge idéal pour opérer un phimosis se situe vers 12 à 13 ans. A part ce seul geste rarissime pour cette pathologie peu fréquente, sur une verge denfant, il ne faut rien faire. (Reculer) |
InfoCirc ¦ Dernière modification: 15 août, 2004 ¦