alors, on coupe?
La circoncision ne fait pas l’unanimité. Certains hommes regrettent leur petit bout de peau alors que d’autres ne jurent que par leur gland dénudé. TEXTE: STÉPHANE ETHER ILLUSTRATION: JACQUES PLANTE

On dit parfois qu'on ne peut pas revenir en arrière. Et surtout pas quand on a perdu en cours de chemin un bout de peau a l'extremite de son pénis. Quand on est circoncis, c'est pour la vie, non? Des millers de Nord-Américains refusent pourtant de continuer à vivre ainsi amputés et souhaitent retrouver—ou du moins restaurer—leur prépuce perdu.

Un dénommé Stéphane raconte sur le site d'Info-Circoncision (www.infocirc.org), un groupe quebecois anticirconcision, les mois d'efforts qu'il a consacrés à étirer la peau de son pénis afin qu'elle recouvre de nouveau son gland. Il a abandonné en cours de route. Compréhensible: on estime qu'il faut de 18 à 36 mois d'étirements quotidiens à l'aide de ruban adhésif médical et de bandes élastiques, pendant de nombreuses heures consécutives, pour arriver à un résultat qui ressemble un tant soit peu à un penis intact. Rares sont ceux qui ont cette patience.

Les «reconstructionnistes» pourraient bien se multiplier avec le temps. Pour les hommes de ma génération— nés entre 1967 et 1975—, la circoncision allait quasiment de soi. À cette époque, plus de 90 % des nouveau-nés americains étaient circoncis. Usage qui semble avoir été spécialement populaire dans les pays anglo-saxons.

Faut-il y voir un relent de l'époque victorienne, pendant laquelle cette intervention était censée servir d'antidote à la masturbation? (Ironiquement, une étude publiée récemment dans le Journal of the American Medical Association montre que les circoncis se masturberaient davantage que les autres...)

Toujours est-il que la circoncision semble en perte de vitesse, même chez nos voisins du sud, qui sont les seuls au monde à la pratiquer systematiquement pour des motifs autres que religieux. Au Québec, on estime qu'à peine 4 000 ou 5 000 petite garçons laissent leur prépuce à l'hôpital chaque année.

Pourquoi zigouille-t-on?

Au premier rang, il y a évidemment des raisons d'ordre religieux. Juifs et musulmans circoncisent leurs garçons: chez les juifs, le 8e jour apres la naissance; chez les musulmans, entre la 5e et la 13e annee.

Mais ces motifs religieux—qui remontent pour les juifs à la Genèse, quand Yahvé contraignit Abraham à marquer ses descendants de ce signe de l'alliance entre Dieu et ses fils— semblent de plus en plus négociables. Certains penseurs libéraux remettent en question la nécessité de ce rituel, se fondant eux-mêmes sur des principes éthiques: ainsi, la Torah interdit à quiconque de causer une souffrance à autrui, ce qui place le rituel du brit milab au coeur d'un dilemme pour de nombreux juifs croyants.

Plusieurs pensent que ce commandement divin servait en réalité de prétexte à des raisons plus terre à terre relevant de l'hygiène corporelle—il fait chaud dans le désert et on n'y trouve pas trop d'oasis pour se laver! Le sage Maïmonide, au XIIe siècle, avança quant à lui une autre explication: en désensibilisant le gland, done en réduisant l'excitation sexuelle, la circoncision chasse les mauvaises pensées. Les Anglais du XIXe siècle avaient de qui tenir!

Aujourd'hui, les procirconcision se réfugient derrière des motifs sanitaires: «C'est plus propre et ça réduit les risques de maladie», affirme un futur papa de ma connaissance. Un autre réplique: «Un gland, c'est comme les dents, ça se lave!»

Pas de consensus medical

Les avis demeurent partagés au sein du corps médical, mais on se trouve davantage sur le terrain des opinions que sur celui des certitudes. Des études américaines des années 50 auraient démontré que les hommes circoncis étaient moins souvent victimes de MTS que les autres et que leurs partenaires souffraient moins de cancers du col de l'utérus. Bien des médecins américains s’en tiennent à ces conclusions et pratiquent la circoncision chez tous les nouveau-nés qui leur passent entre les mains.

Selon la Société canadienne de pédiatrie, la circoncision semble avoir des effets bénéfiques; elle réduit par exemple l'incidence du cancer du pénis, des infections urinaires chez l'enfant, ainsi que les risques de transmission du VIH. Mais l'organisme se refuse à prendre parti pour la circoncision systématique, précisant que la balance des inconvénients ne penche ni d'un côté ni de l'autre. Après tout, en médecine, on n'est pas censé enlever une partie saine de l'anatomie.

De leur côté, les militants anticirconcision font valoir que le «patient malgré lui» n'apprecie pas du tout l'intervention—qui a longtemps été effectuée à froid sous prétexte que les nouveau-nés ne ressentaient pas la douleur. Margaret Somerville, professeure de droit et de bioethique a l'Université McGill, estime même que la circoncision pourrait etre considerée comme une agression au sens du Code criminel, puisque la victime ne donne pas son consentement a l'ablation d'une partie de son corps.

Mais il faut d'abord savoir ce qui est perdu au moment de la circoncision. Ne nous attardons pas sur la quantité de peau que représente un prépuce moyen: une superficie équivalente à celle d'une carte postale, pour un pénis adulte moyen—n'oublions pas que le prépuce a une face extérieure et une face intérieure.

Selon le pathologiste canadien John Taylor, le prépuce n'est pas un petit bout de peau anodin. II s'agirait en fait d'une des parties les plus sensibles du corps de l'homme. II comporterait des terminaisons nerveuses spécialisées, comparables à celles qu'on retrouve dans le bout des doigts et sur les lèvres. Le gland dénudé ne réagirait pas à bon nombre de stimulations tactiles, ce qui ne s'améliore pas quand on le laisse frotter contre l'étoffe des vêtements: il se désensibilise progressivement.

C'est bon... avec ou sans

Cette perte de sensibilité a toutefois un bon côté, selon les circoncis que j'ai interrogés: les risques d'éjaculation précoce sont presque nuls. Selon le Dr Samuel Kunin, qui est à la fois urologue et mohel (celui qui pratique le brit milah chez les juifs) à Los Angeles, l'équation du plaisir sexuel se pose ainsi: plaisir égale sensation multipliée par temps. Pour lui, la perte de sensation est largement compensée par la durée accrue des rapports intimes, surtout d'un point de vue feminin.

Mais les femmes rêvent-elles vraiment de godemichés humains? Au dire de Brigitte, l'exercice peut devenir éreintant avec un partenaire circoncis: «On finit par se demander si on l'excite vraiment. On en vient presque à oublier qu'on est en train de baiser et on se prend à esperer le moment ou il va enfin daigner jouir... Je n'ai pas toujours cette patience!»

Certains circoncis jurent quant à eux qu'ils vent aussi hypersensibles que les intacts. La vérité? Selon Masters, les uns et les autres font curer a peu près aussi longtemps la pénétration, et les éjaculateurs précoces se retrouvent dans la même proportion des deux côtés de la barricade.

Les consommatrices semblent toutefois afficher une certaine préférence pour les glands découverts. «Ça fait un peu désordonné, un prépuce, surtout quand le pénis est au repos», affirme l'une d'elles. «Qu'est-ce que je suis censée faire avec toute cette peau?» se demande une autre.

A l'usage, en revanche, bon nombre d'entre elles apprécient la presence d'un stimulateur de plus. «Le mouvement de va-et-vient est plus naturel sous la main quand il y a un prépuce, explique Danièle. Et puis je trouve ça rigolo de voir surgir le gland au moment de l'érection... Mais de grâce, messieurs, pensez à nous qui avons le nez collé dessus!»

D'après Julien, les intacts comme lui sont victimes de discrimination: «J'ai beau me laver tous les jours, il peut arriver que, le soir venu, je ne sente pas très bon. Mais ç'est pareil pour ma blonde: Dieu sait qu'il y en a, des plis et des replis, sur une vulve! De toute façon, ça prend 10 secondes, se faire une toilette rapido des régions inférieures: rien pour tuer le climat d'une belle soirée. Et ç'est pour la bonne cause, en plus! »

Pour Claudine, par contre, impossible de s'habituer au look naturel: «Je sais bien que c'est comme ça qu'il est fait à la sortie de l'usine, et que la circoncision est une sorte de mutilation. Mais j'aime bien savoir que mon homme a dû souffrir pour avoir le pénis qu'il a. Ça montre qu'il a été courageux... C'est comme un tatouage, en quelque sorte. »

Que l'on regrette cet acte de courage involontaire, comme Stéphane, ou que l'on considère que de la circoncision à la castration il n'y a qu'un pas —ou qu'un faux mouvement du chirurgien!—, sachons que les hommes ne prennent pas l'intégrité de leur pénis à la légère. Quant à moi, j'ai tous mes morceaux, les inutiles comme les utiles. Et mon prépuce, là-dedans? Nul besoin d'étirer... la discussion à ce sujet!

lls le sont Kevin Costner, Tom Cruise, Robert De Niro, Matt Dillon, Michael Douglas, Clint Eastwood, Harrison Ford, Richard Gere, Mel Gibson, Gene Hackman, Michael Jackson, Al Pacino, Sean Penn, Martin Sheen, Sylvester Stallone, John Travolta, Bruce Willis.

lls ne le sont pas Marlon Brando, Richard Burton, Johnny Cash, Francis Ford Coppola, James Dean, Ben Gazzara, Anthony Hopkins, Don Johnson, Burt Lancaster, Eddie Murphy, Nick Nolte, Jack Palance Elvis Presley, Anthony Quinn, Robert Redford, Frank Sinatra.

 

Cliquez ici pour reculer

InfoCirc ¦ Dernière modification: 15 août, 2004 ¦